Le Nouvelliste – “Haïti, relève-toi !”

“Haïti, relève-toi !”

«Les sanglots longs/ des violons/ de l’automne/ blessent mon coeur/ d’une langueur/ monotone» (Paul Verlaine)

L’Orchestre Symphonique National de la République Dominicaine (OSN) conduit par José Antonio Molina, de concert avec le Choeur National du même pays dirigé par José Enrique Espin, ont participé le 27 janvier dernier à l’enregistrement de la magistrale pièce symphonique du compositeur haïtien Jean Jean-Pierre qui décrit le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Reconnu pour son sens très poussé du travail bien fait, ce dernier a été reçu par le ministre dominicain de la Culture, José Rafaël Lantigua, sur demande personnelle du Premier ministre haïtien, Jean Max Bellerive.

Haïti: Une dizaine de journaux dominicains ont rapporté l’événement avec un enthousiasme remarquable. C’est pour la première fois en effet que l’Orchestre Symphonique National dominicain a interprété et enregistré une composition d’un auteur haïtien, a déclaré le ministre Lantigua qui a tout arrangé pour faciliter cet enregistrement, une façon de réaffirmer la solidarité de son peuple avec Haïti et sa culture en ces moments difficiles. Une preuve manifeste que le rapprochement d’Haïti avec le pays voisin peut être bénéfique pour tous les deux peuples, si différents sur bien des points et pourtant dépendants sur le plan géographique.

Réalisée en un temps record, cette symphonie de 8 minutes composée quelques jours après le drame a été enregistrée à la salle Máximo Avilés Blonda du palais des beaux arts qui a été promptement préparée pour l’occasion avec tout le matériel technique nécessaire. Une cinquantaine de musiciens, dont 30 violonistes, ont rendu possible cet exercice de haute voltige. La large place faite au violon, cet instrument qui se veut maître des âmes romantiques, donne déjà une idée de la nature grandiose et imposante de la pièce: une tragédie. Une tragédie indescriptible, sans commune mesure. Celle du 12 janvier qui a fait environ 300 000 morts et un nombre incalculable de blessés, de handicapés, d’orphelins. “Ayiti, leve kanpe!”, “Haiti, get back up!”, “Haiti, levante!”, “Haïti, relève-toi!”, c’est le titre de cette composition (créole, anglais, espagnol, français). Un titre assez approprié au sujet traité. Rude travailleur, conscient de l’ampleur exceptionnelle du drame, attentif à nos richesses artistiques inépuisables, Jean Jean-Pierre ne se contente pas de décrire ou de retracer la tragédie. Au sein des ténèbres épaisses, il entrevoit la lueur de la délivrance. Terre d’espoir et “panier à crables”, modèle séculaire de délivrance anti-esclavagiste et échec collectif, Haïti ne doit pas rester dans cet état dichotomique lamentable.

Pour combattre ce qui s’apparente à une malédiction, notre peuple doit prendre la détermination de se relever et de se reconstruire. C’est une invitation lancée à chaque Haïtien en particulier, qu’il vit dans le pays ou dans la diaspora. Mais c’est aussi une invitation lancée au monde entier, à tous ceux qui ont pris connaissance de l’état de destruction de ce “paradis perdu” après le 12 janvier. Soucieux de l’image du pays des énormes défis auxquels ils doit faire face, l’auteur cherche à éveiller chez tout un chacun l’élan de solidarité nécessaire à la reconstruction d’Haïti, la fibre patriotique.

La version vidéo de la pièce de Jean Jean-Pierre, compositeur, producteur, chorégraphe, symphonicien, technicien son et lumières, chef d’orchestre, permet de mieux cerner le sujet dans ses moindres aspects. La mise en scène est alimentée par une dramaturgie expressive et visuelle saisissante. Tout commence par la matinée du mardi 12 janvier, une matinée innocente pour certains, mais complice pour d’autres du drame qui allait se produire en fin de journée (4h53p.m.). La cloche sonne. C’est le calme. Qu’est-ce qu’elle annonce en réalité? L’heure du réveil général ou celle anticipée de tant de funérailles qui n’auront pas lieu selon les coutumes du peuple haïtien? (Des milliers de décédés n’ont pas eu de sépulture). Les bâtiments, les édifices publics sont encore là (le palais national, le palais des ministères,la DGI, le palais législatif, le palais de justice, etc.). Les enfants se rendent à l’école, les fonctionnaires au travail. Les supermarchés fonctionnent ainsi que le transport en commun. Le petit commerce est également au rendez-vous. Tout est ordinaire, tout est coutumier jusqu’à cette sinistre minute dont seulement 35 secondes font repenser brutalement les choses. L’hécatombe.

C’est donc le temps des pleurs, des cris, des gémissements, des angoisses… Une situation nouvelle, des comportements nouveaux, improvisés dans la douleur. C’est le délire sanglant. Un cauchemar en direct. C’est le chaos, la confusion. Les mots, la pensée rationnelle font défaut pour parler des cadavres jonchant les rues poussiéreuses. La cloche, le son perçu comme celui du “lambi rassembleur”, le changement des mouvements (crescendo), les cris sinistres qui font penser aux fantômes, aux trépassés, aux mourants sous les décombres, aux nombreuses familles traumatisées et ruinées, autant d’indices de malheur et de régression. Un malheur qui s’identifie graduellement, se révélant plus terrible à chaque fois. Et jusqu’ici, l’oeuvre répond à son objectif de satisfaire tous les goûts. Enflammée et menaçante, comme un long sanglot, elle se veut universelle, présentant le malheur d’Haïti aux peuples du monde entier. Quelle perspicacité!

Mais il n’y a pas que tristesse. Il y a aussi la vie. Le miracle de la vie. Le tambour africain, haïtien intervient. L’espoir commence à renaître. Difficile à envisager, imperceptible même, la prise de conscience nationale s’amorce. Et le choeur chante haut et fort, de toutes ses forces: “Ayiti, leve kanpe!”(Haïti, relève-toi!). Quelles vibrations pathétiques ! C’est la dimension nationale de la pièce qui s’achève sur cette note d’espérance: ” Ayiti pa p peri” (Haïti ne périra pas). Un vibrant message d’espérance. Un appel soutenu à l’action constructive.

A partir de la vente des CD et DVD de cette oeuvre musicale impressionnante, dont le texte d’introduction a été lu par le grand acteur noir américain, Danny Glover, va se créer un fonds permanent en vue d’instituer en Haïti un programme d’éducation civique et environnementale, a déclaré l’auteur qui a procédé aux arrangements de ” Haïti, relève-toi!” avec le concours de Tim Newman. Conçu dans un contexte de destruction collective, ce programme visera non seulement les écoles mais aussi les églises, les marchés et les centres culturels et civiques.

Lucmane Vieux
lucmanov@yahoo.fr

Pierre-Raymond Dumas