Le jazz des Jeunes en concert

Roland Léonard Ce soir-là, la nostalgie avait de belles couleurs. Elle régnait pendant quelques heures dans l\’atmosphère qu\’elle imprégnait des parfums et des arômes de jadis, pour le bonheur d\’un public ému et chaleureux, assis et accoudé aux tables-parfois illuminées à la chandelle -dans un style général de café-concert. Ce soir-là, la musique avait inventé la machine à voyager dans le temps, à faire marche arrière. Et ce temps était presque suspendu comme le veut Lamartine dans «le lac». On croyait être retourné à quarante ans et plus dans le passé, hormis quelques détails nouveaux de certains arrangements, actualisant de leur mieux ces pièces anciennes, touchant peu à l\’intégrité des harmonies fondamentales et premières.

A l\’occasion du soixante-cinquième anniversaire de sa fondation (4 août 1943- 4 août 2008) le grand orchestre national de musique traditionnelle, dit \’\’super jazz des jeunes, sous la direction du maestro Jean Jean Pierre, se produisait sur le podium du Parc Historique de la Canne à Sucre devant une assistance assez nombreuse. Le concert débuta avec une à deux heures de retard en raison de la pluie qui avait gêné les spectateurs à Pétion Ville ou à Port-au-Prince ; mais malgré le ciel lourd et nuageux , le temps était sec de ce côté-ci à Tabarre. On patienta donc jusqu\’à l\’apparition de l\’orchestre sur la scène. Le présentateur Joe Damas prit la parole, établit un contact chaleureux avec les mélomanes et les décontracta. L\’ensemble entonna son indicatif musical bien connu et joua le premier morceau de son programme, «ancien jeunes», sorte de ibo-contredanse réponse polémique à Nemours Jean-Baptiste, en français, sur le même air que son attaque \’\’Vye Granmoun\’\’ en créole. Le chanteur et les cinq choristes firent de leur mieux. En second lieu, Pierre Blain chanta \’\’Feray -o\’\’, sorte de mélange de meringue et de pétro composée en l\’honneur d\’Ogou.

On eut droit à un beau solo de saxophone ténor. Le jeune vocaliste revint au micro pour entonner \’\’Fanm Sen Mak\’\’, cette pièce de résistance, morceau de bravoure de l\’irremplaçable et inoubliable Gérard Dupervil, vantant les charmes, la douceur et la sensibilité presque perverse de certaines beautés Saint-marcoises. Son rythme est une alternance de l\’ibo et de contredanse. Ce fut ensuite au tour de Fabienne Denis de s\’amener et de se produire dans Yoyo, meringue semi-lente, composition malicieuse, à double sens de Auguste Linstant Despradines, dit « Candio», de regrettée mémoire.

Le registre grave de cette chanteuse dont l\’ambitus couvre 4 octaves fut frappant; elle dansa même sur scène pendant l\’interlude et le développement instrumentaux, à touche latine . Au fait, cette version est plutôt celle de l\’ensemble Issa-el-Saieh. Le solo de clavier de Richardson Léopold est voisin de l\’original (Belbo ? ou Nono ?) Le premier invité du programme prévu se montra : Azor en pleine possession de ses moyens- chanteur de style \’\’ racines\’\’ naturel-et en pleine harmonie spirituelle avec ces chants du patrimoine.

La belle pièce « Kote moun yo», tout à la fois \’\’ raborday\’\’, pétro, meringue et «tontonte», fut bien exécutée, seyant bien à sa voix fruste, éraillée, gorgée de sensibilité, d\’expression. Il nous gratifia, en sus, d\’un assez bon solo de tambour. Les danseuses et les danseurs du ballet \’\’Bacoulou\’\’ portant des tenues chatoyantes, originales, brillèrent dans une chorégraphie, la basse électrique de Dickens Princivil imita d\’assez près nos \’\’vaccines\’\’. «Fleur de mai», cette belle méringue lente, classée comme l\’une des meilleures chansons d\’amour franco-haïtiennes, avec «fleur d\’amour» de Herby Widmaier, \’\’l\’impossible\’\’ de Michel Rolph Trouillot, «Je serai qui tu veux» de R. Policard et Syto Cavé, nous enchanta. Encore une fois, Richardson Léopold se fit remarquer au piano par une brillante paraphrase en guise de variation. « Depotwa», «sur les rives de l\’Artibonite», Kongo et ballet, «yass» à la Ti-Paris, «Machanm Cassav» chanté par Pierre Blain et Eric Charles, «Fanm o Kay», belle contredanse avec ses solos de guitare, de piano et de flûte, «Sirise-o», ce \’\’raborday\’\’ satirique, furent les tubes qui s\’enchaînèrent, allumant la joie, les souvenirs, et les sens du public pour arriver à la pause bien méritée. …

La seconde partie, tout aussi intéressante que la première, nous captiva et nous sidéra au point que nous avons négligé d\’en noter les titres et leur ordre de succession ; nous étions en plein rêve, voguant vers les rives d\’une époque antérieure et fantasmatique par la magie de notre imagination. …La nostalgie, aux dires des \’\’ultras\’\’, est un péché dans l\’art ; oui, mais c\’est un péché si mignon et si irrésistible avec le Jazz des Jeunes, le maestro Jean Jean-Pierre, ses musiciens et le Ballet Bacoulou d\’Haïti