Le Jazz des Jeunes renaît

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Ce fut à l\’auditorium de l\’école Sainte Rose de Lima que la toute nouvelle formation musicale, l\’Orchestre de la Musique traditionnelle d\’Haïti, se fit connaître par une séance de répétition en pleine matinée d\’un dimanche ensoleillé. C\’était le 25 novembre 2007. Y était invité un public choisi, composé d\’artistes de renom, d\’intellectuels chevronnés, de professionnels (agronomes, médecins, ingénieurs, architectes, banquiers, économistes, avocats, sociologues, anthropologues, professeurs …) haut en couleur, de politiques distingués, de femmes et d\’hommes qu\’on a coutume de rencontrer dans des spectacles de qualité, d\’expositions d\’oeuvres d\’art, dans les librairies pour se procurer de bons livres. Le président de la République n\’a pas manqué d\’y être, – tout passionné de musique, des arts en général, de culture du terroir, qu\’on le connaît – et dès son arrivée dans la salle, serre la main à chacun, réserve ses embrassades à ses plus intimes, et de montrer ainsi une fois de plus son ouverture à tous. Sa présence ajoutait une nouvelle touche au clavier. L\’Orchestre de la Musique traditionnelle d\’Haïti a dû « se serrer fortement les reins » pour se lancer, on ne sait à quelle vitesse de météore, sur les voies de l\’incroyable Jazz des Jeunes. Et n\’était cette course effrénée de soldat marron pour aller vers mille lieux à la recherche d\’un trésor caché, mais dès fois si près, on n\’aurait pas eu le privilège de prendre part a ce carrousel de sons reflétant les notes typiques du terroir. Au lever de rideau, un soupir discret de l\’assistance dénotait la faim pressante mais contrôlée du public. La réussite de cette matinée révèle bien tout l\’effort consenti par celui qui pendant longtemps collectionne, cassette par cassette, les musiques du Jazz des Jeunes pour en faire un discothèque privée au service de la collectivité. Doublé de la casquette d\’un mélomane, le chirurgien Jean Joseph Molière s\’était jeté à tue-tête dans une bataille apparemment sans issue, pour le moins difficile a réaliser : rénover la citadelle musicale du fameux Jazz des Jeunes menacée de tomber en ruine. Sa grande collection du Jazz des Jeunes n\’aurait pas suffi au docteur Molière pour concrétiser ses rêves. Il lui a fallu chercher des collaborateurs, et il les a trouvés. Jean cherche, Jean trouve. Il lui manquait les partitions originales du Jazz des Jeunes. « Le directeur musical Jean Jean-Pierre, assisté de l\’excellent arrangeur Michel Saint Victor, est en train de reproduire les compositions originales du Jazz des Jeunes, chanson par chanson, dans le but d\’en garder l\’authenticité. Le travail se poursuit bel et bien, l\’avenir dira le reste à faire. La nouvelle équipe travaille d\’arrache-pied. Les promoteurs d\’une si noble cause sont arrivés à mettre la main sur l\’indispensable Pierre Blain ; sur Richard Duroseau, le génie du clavier ; sur Antalcidas Murat, le trompettiste performant ; sur Wesner Bellegarde dont le rêve de toujours est de réussir ; sur Fabienne Denis, la honsi de l\’orchestre qui chante, qui danse, comme sous un péristyle ; sur Steevenson de Rozier, ce jeune chanteur à l\’allure de Don Juan qui évolue \” en pimpant \” sur la scène ; sur l\’émérite contrebassiste Dickens Princivil, ce malade atteint du virus de la musique depuis son berceau ; sur le roi des tambours, Serge Pierre ; sur l\’accordéoniste Richardson Léopold qui fait bien valser son instrument, sur le guitariste Charles Guy Toussaint aux doigts agiles et créateurs ; sur les fameux saxophonistes et trompettistes, on dirait indispensables. Quant à Jean Jean-Pierre, l\’homme a la batterie, le directeur musical, le maestro, il mériterait une page entière, et encore plus, pour définir cette personnalité de haut rang, connue dans les milieux de la grande presse américaine et dans les cercles des musiciens de classe d\’ici et d\’ailleurs. Jean Jean Pierre a composé des symphonies pour deux films de Jonathan Demme, The Agronomist and The Manchurian Candidate. Il a fait des concerts et des musiques pour les grands du cinéma: Harry Belafonte, Suzan Surandon, Ossie Davis, Dany Glover, Denzel Washington et de tant d\’autres encore. L\’entreprise se voudrait méritoire. La citadelle du Jazz des Jeunes est rénovée. Un beau soleil traversait lentement et lestement le ciel pur de la matinée de ce dimanche en fête. Néanmoins voudrait se cacher sous ses rayons une figure de proue : Claudinette Fouchard, la belle et éclairante négresse, belle dans toutes ses beautés tant physique qu\’intellectuelle. C\’est elle, la lauréate du Festival Panaméricain du tourisme, qui inspira Jean Dominique à réaliser le premier film documentaire haïtien « Mais moi je suis belle », au début des années 1960. Raymond Miton, un pionnier de la littérature créole, a louangé cette beauté dans un des beaux poèmes en créole de l\’époque : « Claudinette Fouchard ». Claudinette Fouchard s\’est révélée une fringante réalisatrice à la bonne cause, – j\’ajouterais patriotique – de la remise sur pied du Jazz des Jeunes, mais élargi, avec en perspective la création de nouvelles chansons pour enrichir notre patrimoine musical. Au lever de rideau, un soupir discret dénotait la faim pressante mais contrôlée du public. L\’ouverture du spectacle avec la danse de la prêtresse charmait déjà l\’auditoire. De chauds sentiments, des souvenirs de jeunes, l\’esprit en émoi, toute une atmosphère particulière enchantait l\’esprit. Ce spectacle, fut pour moi un cadeau de Noël, d\’autant qu\’il m\’a permis de revoir des amis de grande hauteur d\’âme que j\’avais perdu de vue depuis belle lurette. On s\’améliorait. Certains se livraient vertement a des mouvements du corps en se laissant aller au rythme de la musique ou guidés par les pas sacrés de la honsi ; d\’autres, les plus réservés, à la danse immobile. Les musiques du Jazz des Jeunes varient et répondent à tous les goûts. Une source populaire en constitue la base. On y trouve la meringue, le boléro, le rythme du carnaval et celui du rara, et tous les rythmes de notre patrimoine musical formant un tout, un grand ensemble, embrassant nos us et coutumes, les chants du vaudou, l\’ambiance du bal champêtre, de nos contes chantés et nos comptines. La salle était dûment eprise de « Celina », interprétée par Fabienne Denis et Steevenson De Rozier dans une fine mise en scène. Cette dimension théâtrale sera toujours la bienvenue, et appréciée par un peuple doué pour les arts de spectacle. La base populaire et créole ne limite pas le jazz. C\’est comme si on lisait entre les lignes, dans bien des chansons en créole ou en français, les influences des éminents poètes de l\’hexagone. Les pieds sont bien comptés dans les textes poétiques des chansons. La rime non plus n\’est pas négligée. Qu\’on se rappelle des odes et ballades comme « Fleurs de mai », « Bon voyage » et d\’autres en créole – sans donner une interprétation trop stricte des genres cités plus haut- dans lesquelles on remarque un travail de composition de la poésie médiévale ou même du XVIe siècle. On y découvre des figures de style : des métaphores, des métonymies, des assonances, des allitérations, des comparaisons… la belle poésie du Jazz des Jeunes ne laisse aucune place à la vulgarité. Les artistes du Grand Orchestre de la Musique traditionnelle d\’Haïti qui ont su, la main à la pâte, donner la preuve de leur capacité, de leur volonté pour que la fête de ce dimanche ensoleillé soit d\’abord et surtout une réussite. Le programme élaboré par ces jeunes et ces vieux de la nouvelle formation musicale se révèle une évidence certaine de grands espoirs pour le futur. On dirait que quelque chose a changé, que le ciel a offert son bleu a l\’innocence ; comme la beauté, sa douceur à la vie. Et pour que nos matins soient désormais des dimanches de fête, contribuons autant que faire se peut à ce mouvement de renaissance de notre musique de jazz en y apportant notre part de talent, d\’amour et de félicité, et tout aussi bien dans maints domaines de la vie nationale et de partout. Nous remercions chaleureusement le Conseil d\’Administration du Grand Orchestre de la Musique traditionnelle composée du Dr Jean Joseph Molière, de Jean Jean-Pierre et de Michel Saint Victor. Nos remerciements vont également à tous les artistes de l\’orchestre, et plus spécialement au docteur Richard Mondestin, un sympathisant du Grand Orchestre de la Musique traditionnelle d\’Haïti, Danel Georges, Jean-Jacques Coicou, avec lesquels les conversations, qui dans l\’auditorium de Sainte Rose, qui sur le chemin du retour, en \”roue libre\”, étaient fructueuses. On ne saurait terminer cet article sans un grand coup de chapeau à l\’élégant, l\’intelligent, le maître de l\’avant-scène, le fin animateur du programme dans ces différents moments, avec une assurance mesurée et une bonne maîtrise de la langue française; Bravo Monsieur Anduze! Merci Lucien!